Tension sociale et intervention anarchiste en Suède

Dans le grand nord de l’Europe se trouvent les paysages humbles de la Suède, quelque peu isolés, avec un sentiment d’autosatisfaction d’être ainsi. Dans des contextes internationaux, peu de choses semblent être connues à propos de cette région, et encore moins quand ces contextes concernent les activités et projets anarchistes. Nous avons pensé changer cela en vous dressant le panorama du contexte dans lequel nous avons été socialisés.

 

Le « nous » dans ce cas, c’est le projet d’UpprorsBladet (Journal d’insurrection en suédois), qui a commencé comme journal anarchiste en 2011. Dès le début, le but a été de diffuser des idées insurrectionnelles, ainsi que d’autres influences qui ont forgé notre lutte et nos projets – des idées qui n’ont très peu ou pas d’espace du tout dans le milieu radical plus large en Suède. La publication voulait aussi non seulement rassembler des récits d’attaques conscientes et radicales contre l’existant, mais contribuer à rendre plus présente et dangereuse la tension générale dans la société. Le but a été et est toujours d’être un journal de rue, mais comme les gens autour du projet sont très dispersés sur le territoire, cela reste un défi.

Commençant avec l’image de la Suède comme un endroit calme et innocent, nous pouvons rapidement vous assurer que s’il est vrai qu’une grande partie de la population est pacifiée – terrifiée à l’idée de traverser un feu rouge, même si cela n’est en fait pas illégal –, cette image n’est pas correcte.

Les émeutes de Husby

Au début de l’été de 2013, la Suède se trouvait soudainement à la une des journaux télévisés internationaux, avec des images de voitures en feu et de flics anti-émeute attaqués dans les faubourgs de Stockholm. Les médias se demandaient comment cela avait pu arriver dans un coin aussi pacifique du monde – renommé pour sa paix sociale. Des centaines de voitures ont été brûlées, 32 flics ont été blessés et les dégâts ont coûté un million à l’Etat.

Comme dans pleins d’autres cas, le point d’escalade de ces émeutes était quand un gars s’est fait abattre par des flics quand ils tentaient de l’arrêter à sa maison. Mais cela a pris quelques jours avant que le meurtre policier ne devienne feu et pierres, c’étaient des jours de tension extrême, de rumeurs et d’incertitude. La nervosité frappait autant les flics que la population de Husby. Et alors, une nuit, un flic était comme d’habitude en train de harceler des jeunes ségrégés et c’était comme s’il n’avait pas la moindre idée du haut niveau de tension. Il s’est dit qu’il allait aller harceler un groupe de jeunes. On peut l’entendre sur un enregistrement publié de sa communication radio : plein de confiance, il s’aventure seul dans la situation et quelques minutes plus tard, il s’enfuit la queue entre les jambes appelant des renforts. Entre temps, des gens du quartier appellent les numéros d’urgence pour signaler des incendies à différents endroits, parfois ils appellent aussi à propos du flic. Comme les autorités ne sont toujours pas sûres de ce qui était en train de se passer, ils décident d’envoyer une petite unité de flics anti-émeute. Au début, cette unité se baladait au hasard, interpellant des jeunes afin de trouver les désordonnés. Elle était particulièrement insultante et violente. Cela a attiré plus de gens et cette unité a aussi dû se casser.

À partir de là, les choses se sont précipitées. Quand les flics rentraient encore dans le quartier, ils le faisaient avec beaucoup de violence contre tout ceux qu’ils considéraient comme une menace. Cela n’a pas duré longtemps avant qu’ils décident qu’il n’était plus possible d’y entrer à cause du nombre croissant de gens qui les attaquaient, ainsi que les pompiers, avec des pierres. En même temps, des voitures, des bâtiments et d’autres choses sont incendiés un peu partout.
Les nouvelles à propos de ces émeutes et l’instigation des médias ont assuré la diffusion des émeutes à d’autres faubourgs et même à d’autres villes. Dans certains endroits, les émeutes ont duré quelques jours, à Husby elles ont duré plus d’une semaine.

Il y a plusieurs points qui rendent ces événements intéressants, mais encore davantage de points qui les rendent compliqués. Pour cette raison, nous n’approfondirons pas dans ce texte, mais nous comptons écrire un texte analytique spécifique par rapport à ces émeutes.
Mais ce que nous considérons comme un fait important, c’est que ces événements ont servi pour soutenir une fausse image de la tension sociale en Suède. Depuis des années, il y a de grandes tensions dans plus ou moins tous les quartiers ségrégés de la Suède. Particulièrement à Göteborg, mais aussi dans d’autres grandes villes, il y a eu une continuité d’attaques contre l’existant oppressif. Des voitures, des bâtiments et des poubelles qui crament, des attaques contre les flics et les pompiers, des grands rassemblements de jeunes fébriles se terminant avec des petites émeutes. Cela a été tellement présent et continu que personne à part les politiciens ne pouvait le nier.
Autour de 2009, il y a eu quelques interventions anarchistes et radicales dans cette tension. L’une plus réussie que les autres, si on définit sa « réussite » par le renforcement de liens entre des compagnons et d’autres révoltés dans cette tension. L’intervention la moins réussie a eu lieu dans un faubourg à Malmö : il s’agissait d’un « Reclaim The Streets » et ça a été un fiasco principalement pour deux raisons. La première raison, c’est que le groupe derrière cette initiative était entré en contact avec un gang qui prétendait être le gang dominant, afin de ne heurter personne. Avec le système sonore mobile et des gens qui rejoignaient la fête, des membres d’un gang rival ont débarqué et ont attaqué le véhicule du son. Ensuite les gangs ont commencé à se taper dessus. L’autre raison, c’est que les gens qui ont pris l’initiative n’étaient clairement pas enracinés dans la zone. Trop de ces gens vivaient, socialisaient ou organisaient leur vie quotidienne ailleurs. La majorité des gens dans le quartier ne voulaient pas en découdre cette nuit-là, la plupart même pas du tout, et certainement pas pour des raisons que quelqu’un qui ne vit pas là vient leur jeter à la gueule.
La deuxième intervention a eu lieu à Fittja, un faubourg de Stockholm. Les compagnons vivaient là, ils avaient des idées claires et une meilleure intuition dans leur rapport avec ce qui les entourait et ils ont rejoint les tensions en tant qu’individus et groupes informels. Comme les flics intensifiaient le harcèlement des jeunes, avec des fouilles et des contrôles d’identité dans la rue, une nuit des gens ont fini par contre-attaquer. Les compagnons ont rejoint le nouvel espace temporairement anti-autoritaire pour faire des propositions afin de pousser les choses plus loin. Deux jours après la première contre-attaque, les jets de pierres et les dégâts occasionnels se sont transformés en émeute. La suite a été dure, car le prix que les compagnons ont dû payer pour leur présence dans les faubourgs a été le fait que les flics puisse assez facilement les repérer. Huit personnes ont alors été arrêtées dans l’appartement où elles vivaient et plusieurs d’entre elles ont été condamnées à des peines de prison. L’État a décidé que ces personnes faisaient partie de l’Action Antifasciste et qu’elles étaient les responsables des émeutes, réécrivant l’histoire comme il le fait toujours. Cette tension continuelle, l’arrière-scène de ces deux interventions et de toute bagnole cramée, était mise sur le tapis quand les « émeutes de Husby » sont devenues le sujet d’un tapage médiatique mondial. C’est un cliché, mais ces émeutes n’étaient que le sommet de l’iceberg…

La tension entre les fascistes et les antifascistes

Les tensions entre des groupes fascistes et les groupes antifascistes plus ou moins radicaux en Suède sont grandes pour l’instant, et cela depuis le début de l’année dernière. L’augmentation de cette tension n’est pas due à un événement précis, mais à toute une série de faits. Cela a commencé l’automne dernier avec l’« Opération Eskil » avec laquelle l’Etat a ciblé un groupe d’antifascistes organisés dans le groupe communisteRevolutionära Fronten. Entre temps, le groupe nazi le plus militant et actif, le Mouvement de Résistance Suédois, a intensifié ses activités partout dans le pays, allant de collages d’affiches et de distributions de tracts à des attaques physiques contre des gauchistes et des immigrés. En décembre, des compagnons et d’autres gens plus ou moins radicaux ont organisé une manifestation contre le racisme dans un faubourg de Stockholm où ce groupe nazi avait été présent. Cette manifestation, composées aussi bien de vieilles dames que de jeunes suçant leurs tétines, a été attaquée par quelques douzaines de nazis masqués, armés de couteaux, de bouteilles et de matraques.
Après une scène horrible et violente, les nazis sont repoussés. La vague répressive qui a suivi ciblait à nouveau des gens des milieux antifascistes, plutôt que les fascistes (pour donner un exemple, récemment un antifasciste a été condamné à six ans pour tentative de meurtre après avoir donné un coup de couteau à un nazi qui l’attaquait, tandis que les nazis impliqués dans l’attaque n’ont pas eu des peines plus lourdes que huit mois). Quelques mois plus tard, le 8 mars de cette année-ci, un groupe de nazis (qui venait de revenir d’un voyage de « soutien aux troupes » en Ukraine) a envahi le quartier de gauche/branché de Malmö pour attaquer le centre social Glassfabriken. Après, ils ont continué leur chemin vers une fête du 8 mars dans le parc de Folkets. Là, ils ont attaqué un petit groupe de gens qui s’en allait de la fête. Une personne de ce groupe, connue par les nazis des milieux ultra où il était actif contre l’homophobie et les structures patriarcales, a été presque tuée, d’autres ont été grièvement blessées.

Ces événements ont généré un soutien massif et des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue, de différentes façons, pour marquer leur solidarité. Aucune de ces manifestations n’ont en soi généré quoi que ce soit de potentiel insurrectionnel, mais ont ouvert quelque chose de différent : un intérêt pour des idées radicales et pour agir contre le fascisme.
L’antifascisme est un concept qui ne nous intéresse pas dans nos projets ou nos perspectives. Bien évidemment, le fascisme fait partie des structures oppressives qui nous empêchent d’être des individus libres et joyeux, mais orienter toute notre attention sur le fascisme ne fait que nous mener vers le cul-de-sac démocratique. Par contre, ce qui nous intéresse, c’est la tension que cette dernière année a générée dans ce coin du paysage radical. L’État a montré ses sympathies ouvertes pour les fascistes plutôt que pour les antifascistes, désenchantant beaucoup de gens dans leurs croyances, les rendant plus en colère, et plus présents ici et maintenant. Sans savoir si cela est lié ou pas, mais parallèlement à cette tension croissante, les abonnements à UpprorsBladet ont massivement augmenté, tout comme les liens entre UpprorsBladet et d’autres gens et d’autres projets. Cette tension a ouvert une fissure dans laquelle nous comptons être présents avec nous-mêmes et nos idées.

Résistance à l’« Année des Super Elections »

2014 signifie année électorale en Suède. Cette année a été promue par tous les moyens possibles comme « l’année des super élections », les élections où tout va se décider, où les tensions vont être à leur comble, voire exploser. Après bientôt une décennie de mesures d’austérité sous le gouvernement de l’Alliance, les gens ont déjà oublié les conditions misérables qui existaient sous le règne de la social-démocratie. Aussi, des partis nazis se sont joints à cette danse spectaculaire. Les tensions dans les zones ségréguées sont toujours là comme une force avec laquelle il faut compter. Tout ce que tu veux, ces élections l’ont !

Ce qui nous a fait choisir de nous intéresser à ces élections, plus que de juste leur cracher à la gueule, c’est tout d’abord le fait qu’une initiative anti-autoritaire contre les élections avait vu le jour. 
Le premier avril, plusieurs attaques ont été menées sous le nom de « Joker » (comme le joker du jeu de cartes). Cette journée d’action était appelée « Hors Service » et les actions/attaques ont été menées à beaucoup d’endroits [jets de peinture, bris de vitres, slogans,…]. La campagne s’est présentée comme le Mouvement 365 et toute action est menée par des groupes ou des personnes anonymes, pour ensuite être « revendiquée » par le Joker. Les cibles des actions ont été et continuent d’être la machinerie électorale, l’Etat et le spectacle politique, mais il y en a eu aussi contre la Coupe du Monde au Brésil.
En dehors de l’ambiance action-Joker qui revendiquait, il y a eu aussi des destructions anonymes et non-revendiquées de matériel électoral, ce que nous trouvons important de mentionner, peu importe leur ampleur.

Voyant d’autres personnes se saisir de la tension déjà existante pour l’impulser contre les autorités et contre le spectacle électoral, cela nous a inspiré à nous y joindre. Nous avons perçu aussi un espace à l’intérieur de cette initiative qui n’était pas utilisé : l’espace d’une critique anarchiste individualiste des élections et de la démocratie. Un espace à remplir avec notre journal et avec d’autres formes de « notre » propagande. Nous avons aussi constaté le manque de débat autour de l’organisation informelle, la « revendication » et d’autres sujets liés, un débat qui est beaucoup plus présent à un niveau international. Nous avons donc traduit en partie ce débat comme contribution à ce contexte de lutte.

En écrivant ces lignes, notre numéro contre les élections est prêt à être imprimé et à envahir les rues, la construction d’une atmosphère de débat dans la résistance aux élections et plus largement dans le mouvement anarchiste va de l’avant et nous voyons pour le moment un grand potentiel dans le contexte suédois. Si ce n’est pas en termes d’attaques, le succès de cette année de recherche de tension sera mesuré aux nouveaux espaces qui auront été ouverts pour nos idées et pour rencontrer d’autres compagnons en lutte, quelque chose qui sinon ne serait jamais arrivé.

Des salutations d’un contexte rempli de tensions, réellement existantes,

/UpprorsBladet/

[Tiré de la revue de correspondance anarchiste Avalanche n°2 (revu et corrigé par nos soins-Non Fides).]

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