• Accueil
  • > Non classé
  • > Coopérative intégrale catalane : Nous pouvons vivre sans capitalisme

Coopérative intégrale catalane : Nous pouvons vivre sans capitalisme

Coopérative intégrale catalane
 
Nous pouvons vivre sans capitalisme
 
Jeudi 27 Août 2015
 
Ils fraudent le fisc pour financer la révolution. Avec un budget de quatre cent quatre-vingt-dix mille euros, la Coopérative Intégrale Catalane (CIC) tente de construire ses propres « services publics coopératifs » dans le domaine de la santé, du logement, du transport ou encore de l’éducation. Leur but, se passer de l’euro, de l’état et des banques.
 
Au pied de la Sagrada Familia, des cars venant du monde entier déversent chaque jour des marées de touristes qui rendent laborieuse la progression sur les trottoirs.
 
Tous veulent leur selfie avec en arrière-plan l’Objet Volant Non Identifié (OVNI) architectural d’Antoni Gaudi.
 
Deux pâtés d’immeubles en contrebas, au numéro deux cent soixante-trois de la rue Sardenya, se niche une autre curiosité, mais elle n’apparaît sur aucun guide touristique.
 
L’immeuble baptisé Aurea Social a tous les attributs du siège d’une entreprise de service prospère. Pourtant, c’est un squat. Sûrement le plus luxueux de Barcelone qui compte pourtant une soixantaine de centres sociaux autogérés comme celui-ci. Quand on s’approche de l’entrée, la porte automatique s’ouvre sur le guichet en bois verni de la réception. Dans ce dédale de bureaux et de couloirs, des groupes de personnes s’affairent, en réunion ou le visage rivé sur leur ordinateur pendant que d’autres font du yoga ou cultivent des plantes médicinales interdites sur l’immense toit-terrasse avec vue sur le haut de la Sagrada Familia. Quand on rentre dans les toilettes, les lumières s’allument sans que l’on ait besoin d’appuyer sur l’interrupteur. On peut régler le système de ventilation de chaque pièce avec une télécommande.
 
Mais le faste du bâtiment n’est pas la seule chose qui le distingue des lieux alternatifs barcelonais. Aurea Social abrite aussi le quartier général de la CIC. Ce mastodonte de l’alternative créé en 2010 compte plus de deux mille membres et dispose cette année d’un budget de quatre cent quatre-vingt-dix mille euros dédié à la construction d’un nouveau monde.
 
Ces activistes ne demandent pas de meilleures retraites, l’instauration d’une taxe carbone ou la séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement. Ils ne demandent rien. Et pour cause. « Nous rejetons l’état comme système de contrôle basé sur l’exploitation de l’être humain », expliquent-t-il dans l’appel à la révolution intégrale qui leur sert de manifeste officieux.
 
La CIC s’est donné pour logo une fleur multicolore inspirée de la permaculture. Chaque pétale représente une commission et un secteur de la vie, santé, éducation, logement, alimentation, transport et technologie, que la coopérative tente d’extraire des griffes du capitalisme et de l’état pour les remettre dans les mains de ses utilisateurs. Ils veulent créer leur propres « services publics coopératifs » gérés par leurs usagers. Exit les politiciens professionnels, les personnes décident de ce qui les concerne lors d’assemblées quinzomadaires ouvertes à tous. Leur but, se passer progressivement de l’euro, de l’état et des banques et prouver que « nous pouvons vivre sans capitalisme ».
 
Un rêve d’adolescents immatures, peut-être, toujours est-il qu’ils n’attendent pas le grand soir pour commencer à le réaliser. En quatre ans, ils ont financé ou facilité la création de deux logements sociaux coopératifs, d’une école libre, de deux ateliers de machines-outils collectivisées, d’un centre de santé, d’une colonie éco-industrielle qui travaille sur la souveraineté technologique et d’une banque autogérée sans intérêts.
 
La coopérative a également popularisé des techniques et des machines pour rouler en utilisant le moins possible de pétrole et dynamisé une monnaie parallèle utilisée par deux mille personnes mais aussi un atelier de transformation de produits écologiques, des greniers alimentaires et une centrale de distribution de nourriture biologique couvrant toute la Catalogne.
 
La CIC a aussi permis à une dizaine de communautés de trouver des terres pour s’installer en zone rurale et aide les personnes sur le point de se faire expulser de leur logement à le garder ou à en trouver un autre.
 
Pour faire tourner cette grosse machine, la CIC verse des « assignations », sorte d’argent de poche pour activistes, à environ soixante-dix personnes qui touchent entre deux cent et neuf cent euros par mois, en fonction de leurs besoins. Pour financer ses activités, elle ne demande évidemment pas de subventions. En fait, elle se sert elle-même dans les caisses de l’état via l’insoumission fiscale.
 
L’insoumission fiscale, pour comprendre, je m’éloigne de Barcelone et emprunte les routes ridiculement étroites qui mènent vers un fournil coopératif dans le nord-ouest de la Catalogne.
 
Angel m’accueille avec un sourire et referme rapidement la porte derrière moi afin de ne pas perdre la chaleur du four. Ce trentenaire aux allures de gendre idéal est boulanger autodidacte, mais il est aussi hors la loi. Sa coopérative tourne bien, pourtant elle ne verse pas un sou au fisc espagnol. D’ailleurs, aux yeux de l’état, l’entreprise n’existe pas. Angel et ses cinq collaborateurs se répartissent les revenus de leur activité sans que l’administration ne voie la couleur d’un euro.
 
Comment cela est-il possible ? Il est membre de Libertanonima, nom modifié pour ne pas faciliter le travail du fisc, une coopérative créée par la CIC qui sert de parapluie juridique à des petits artisans et commerçants, les dispensant ainsi de créer leur entreprise. Elle propose à ses « socios auto ocupados », membres auto entrepreneurs, un service comptable et administratif mutualisé et sert d’interface entre eux et l’état. En échange de ces services, les membres paient une participation à la coopérative proportionnelle à leurs recettes et lui versent la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) qu’ils auraient dû payer à l’état. Dans le cas d’Angel, un peu plus de mille euros par an, une somme largement inférieure aux charges qu’il aurait dû payer s’il avait monté une entreprise classique.
 
« Aux yeux de la loi, nous sommes des coopérateurs bénévoles de la coopérative », m’explique-t-il en me montrant l’attestation fournie par Libertanonima qu’il garde dans un tiroir en cas de contrôle. « C’est comme si nous étions un groupe de cyclistes, que nous avions un local et que nous travaillions dessus ensemble ».
 
Sauf qu’ici, les cyclistes sont boulangers et tirent un revenu de leur activité. « Ce n’est pas illégal, ce n’est pas légal », précise-t-il. « Nous jonglons avec la loi ». D’ailleurs il parle de sa situation avec détachement et ne requiert pas l’anonymat. Et si jamais les enquêteurs du fisc décident de le contrôler, il les renvoie vers le siège de Libertanonima.
 
La banquière devenue révolutionnaire
 
Ils seront reçus à Aurea Social par Angels, une ancienne banquière qui a décidé de rejoindre les rangs révolutionnaires. Dans son bureau aux parois de verre, cette femme au chignon sévère et aux cheveux grisonnants les attend de pied ferme. « Ils sont déjà venus deux fois et n’ont rien trouvé à redire, nous jouons au chat et à la souris avec l’état. Et pour l’instant, la souris gagne », dit-elle avec un sourire satisfait, tout en s’affaissant sur le dossier flexible de son siège. Angels fait partie des soixante-dix personnes qui touchent des assignations. Pour m’expliquer le complexe montage juridique qui leur a jusqu’à présent permis de passer outre la vigilance du fisc, elle saisit un crayon et une feuille et se met à dessiner.
 
L’astuce est la suivante, Libertanonima demande à ses membres de faire passer leurs factures personnelles pour des frais professionnels, ce faisant la coopérative équilibre artificiellement sa balance de TVA. Elle verse donc à l’état une somme dérisoire et réinjecte le reste dans son réseau militant. La CIC a créé plusieurs coopératives comme Libertanonima afin de noyer le poisson et de limiter les risques. Ils font en effet attention à ne jamais excéder les cent vingt mille euros de fraude potentielle, afin de ne pas encourir de poursuites pénales. Quand une coopérative s’approche du chiffre fatidique, une nouvelle entité est créée.
 
De la fraude fiscale à des fins sociales
 
A la tête de ces « parapluies juridiques », cinq personnes, pour la plupart insolvables, sont prêtes à assumer les risques judiciaires. Piquete est l’une d’entre elles.
 
Quand il ne chante pas des chansons révolutionnaires, ce cinquantenaire aux allures de rocker qui affiche son engagement anarchiste sur son T-shirt prend part à la commission juridique de la CIC. Volubile, il est adepte de la « désobéissance civile et économique » et prend son rôle très au sérieux. « En 1936, il y a eu une révolution libertaire ici en Catalogne. Des milliers d’entreprises ont été collectivisées et nous avons fonctionné sans chef pendant trois ans. Mais pour rendre cela possible, il a fallu des décennies de préparation morale et culturelle. C’est ce que nous essayons de faire avec la CIC, nous créons des outils pour faciliter la transition. Nous préparons la révolution tout en la faisant ».
 
Et leurs outils ne s’adressent pas qu’aux militants professionnels. Restaurateurs, maraîchers, bijoutiers, bûcherons, brasseurs, graphistes, documentaristes et éditeurs, ils sont près de sept cent artistes, artisans ou petits commerçants, seuls ou en mini collectifs de travail, à utiliser le statut de « socio auto ocupado ». Mais la CIC n’a rien inventé. Nombre d’entreprises capitalistes font également de l’optimisation fiscale afin de se soustraire à l’impôt. Sauf qu’ici, les gains sont distribués de manière collective à des projets sociaux, de la fraude fiscale en bande organisée, oui, mais à des fins révolutionnaires.

0 commentaires à “Coopérative intégrale catalane : Nous pouvons vivre sans capitalisme”


  1. Aucun commentaire

Laisser un commentaire


Sondage

Désolé il n'y a aucun sondage disponible actuellement.

lyceededemain |
alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | RESISTER, S'INSOUMET...
| Europa Linka
| AGIR ENSEMBLE