A Calais, l’année 2016 commence comme elle s’est terminée

A Calais, l’année 2016 commence comme elle s’est terminée

A Calais, l’année 2016 commence comme elle s’est terminée : par le renforcement des mesures répressives à l’encontre des indésirables (clandestins, sans-papiers, hors-la-loi, rebelles…), par des déclarations de guerre en acte de la part du gouvernement et de sa police contre eux. Le tout avec l’appui explicite d’une frange de la population, la plus exécrable, celle qui a choisi la xénophobie comme palliatif à son existence misérable, et qui jubile de voir le gouvernement -qui n’en fait jamais assez d’habitude selon eux- lâcher la bride et se décider à utiliser les grands moyens. Et l’adhésion passive de ceux qui face à la gravité d’une situation se rangeront toujours du côté de l’Etat, exigeant de lui qu’il rétablisse l’ordre dans l’unique souci de conserver leur petit confort, leur petit chiffre d’affaire, leur petite voiture intacte, leur petite routine, leur petite tranquillité mentale qui leur permet de vivre leur vie sans prêter attention au monde qui les entoure.

 

Comme dans de nombreux endroits du monde, voilà des années qu’à Calais de plus en plus de personnes affluent pour passer en Angleterre, passer une frontière qui leur est fermée car ils ne disposent pas des documents qu’il faudrait, ils ne correspondent pas aux exigences des décrets, ils n’ont pas de diplômes ou de CV à faire valoir pour se vendre sur le marché du travail, ou au contraire parce que maintenir dans la peur du lendemain cette main d’œuvre bon marché est un bon moyen pour la domestiquer et la maintenir corvéable à merci. Des années donc qu’ils s’organisent entre eux pour survivre, dans l’attente de pouvoir tenter leur chance de franchir illégalement la frontière, de réussir à franchir les nombreux obstacles qui séparent un bout de territoire d’un autre pour qui est indésirable aux yeux de l’Etat et aux yeux du marché. Et comme dans une situation hostile, bien souvent, l’union fait la force, ils en sont venus à habiter par milliers (entre 4500 et 6000) dans un campement de fortune, une zone qui est maintenant connu sous le nom de « la Jungle ». Les flics, qui étaient coutumiers de la destruction de tentes ou de cabanes à l’époque où elles étaient isolées les unes les autres, n’osent pas rentrer dans « la jungle » pour en déloger les habitants. Et ces habitants, ne se faisant plus chasser tous les quatre matins, s’organisent désormais par petits groupes et ensemble pour pénétrer dans des camions de marchandises, pour accéder au tunnel sous la Manche ou au port.

Mais voilà, depuis plusieurs mois les entreprises comme Eurotunnel et SNCF Réseau Ferré ont restreint l’accès au Tunnel et renforcé drastiquement son contrôle, la première embauchant une centaine de maîtres-chiens, la seconde érigeant le long des voies des barrières hautes de plusieurs mètres et surmontées de barbelés. De leur côté, les flics, plus nombreux et désormais équipés de drones, jouissent d’un décret (un joker pour les flics permis par l’instauration de l’état d’urgence) qui leur permet d’arrêter tout piéton sur la rocade menant au port, et de le refiler à leurs amis les juges qui pourront les condamner pour cela à 6 mois d’emprisonnement. Ô joie, clament en chœur le président de région (qui en appelle à l’intervention de l’armée pour main-te-nir-l’or-dre !), la maire de Calais et le préfet, réclamant la prison ou la déportation pour chaque migrant coupable d’intrusion sur les zones portuaires ou le site d’Eurotunnel (passages obligés, en l’absence de portail spatio-temporel, pour passer la frontière), d’affrontements avec la police (devenus nécessaires pour tenter de s’introduire sur les sites en question, en plus de ses éternels bienfaits), de dégradations et « d’infractions de droit commun » (saines réactions fruit de la frustration, déception, colère, désespoir, rage…). Il s’agit de mettre de l’huile dans la broyeuse judiciaire, de faire planer le couperet de la prison ou de l’expulsion (qui signifie dans le moins pire des cas que tout est à recommencer) au-dessus des têtes des migrants qui ne se comportent pas comme tous ces bureaucrates, fonctionnaires, juges, politiciens, l’attendent d’eux : en victimes.

Les rêves d’ordre et de pacification des gouvernants de tout poil ne sont pas au rendez-vous des temps à venir. Pour preuve, le 17 décembre, près d’un millier de personnes se déplacent le long de l’autoroute en direction du tunnel. Avec Noël qui approche les bouchons sont importants aux alentours du centre commercial, ils se disent alors qu’ils auront plus de possibilités de se faufiler dans un camion. La police n’est pas cet avis, s’ensuivent alors des heures d’affrontements. Rebelote le 25 décembre, 2500 personnes traversent le centre de Calais pour se rendre vers le site du tunnel sous la Manche, mais la police les repousse. Sur le chemin du retour des voitures font les frais de la frustration et de la colère : rétroviseurs et parebrises éclatés, essuie-glaces pliés. Quelques sbires en uniformes sont blessés. En ces jours obscurs où la haine la plus aveugle rejoint l’égoïsme le plus mesquin, où la soumission la plus veule prospère sur l’absence générale d’espoir d’une vie radicalement autre, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour qu’en retentissent les glapissements mi-indignés mi-intéressés de la paisible et laborieuse population qui s’est rangé du côté de l’ordre :

Les parents se sont plaints…les enfants d’une école maternelle voisine ont senti fortement les effluves de gaz lacrymogènes utilisés massivement par les forces de l’ordre : les migrants sont dangereux, les yeux de nos enfants piquent encore.

Les commerçants se sont plaints…une chose pareille à l’approche de Noël, c’est une catastrophe : les gens n’osent plus faire leurs courses dans le secteur, et leurs trajets en voiture durent 8 fois plus longtemps : les migrants ne respectent pas nos traditions, les courses de Noël c’est sacré !

Les riverains se sont plaints…des migrants ont défoncé les grillages de jardins particuliers pour passer, les enfants sont terrifiés : les migrants sont menaçants, se pourrait-il qu’un jour ces gens s’introduisent chez nous pour dévorer nos enfants ?

Les salariés du port se sont plaints…quel désastre de ne pas éloigner le centre d’hébergement autour duquel a proliféré « la jungle » (où survivent désormais 4500 êtres humains). 7500 camions de passage en moins depuis septembre : les migrants sont coûteux, ils font chuter notre chiffre d’affaire.

Les automobilistes se sont plaints… « c’est la première fois que mon rétroviseur est cassé, tout ça le jour de Noël, quel choc ! », « Mon toit est cabossé, ces énergumènes l’ont frappé à coups de bâtons, quelle violence, mais dans quel monde on vit ! ».

Les « Calaisiens en colère » (groupe aux contours flous, composé en majorité d’agents de sécurité, qui toutes les nuits entre 20h30 et 5 heures patrouille aux alentours de « la jungle », guette aux alentours de la rocade pour prévenir le passage de migrants en direction du tunnel) se sont plaints….la population Calaisienne ne les a pas encore rejoint pour combattre les migrants.

Les transporteurs se sont plaints… 36 millions d’euros de perte à cause des embouteillages ou des contrôles anti-immigration déclare un chef d’entreprise pour qui « le discours politique traite toujours le problème de Calais sous l’angle humanitaire, sans tenir compte des aspects économiques » [voir l’encadré joint à cet article ] : les 20 migrants morts dans la région depuis juin en tentant de rejoindre l’Angleterre ne se sont pas plaints, eux, pour leur chiffre d’affaire, ceux qui vivent encore non plus.

Éprouvant de larges difficultés à maintenir l’ordre à Calais face à des individus qui ne renonceront pas à poursuivre leur chemin – sur la route d’un exil qu’en grande partie ils ont été, poussés par leurs conditions de vie, contraints de prendre – vers la direction qu’ils ont choisi, l’Angleterre, l’Etat s’est contenté ces derniers mois de gérer le désordre. En deux mois 1800 personnes arrêtées à Calais ont été envoyées (via l’aéroport du Marck) en centres de rétention, ces prisons pour étrangers, aux quatre coins de la France (Nîmes, Vincennes, Marseille, Toulouse, Rouen…), dans l’objectif de les isoler et de les décourager de revenir.

Désormais, l’Etat se donne de nouveaux moyens pour poursuivre un objectif, celui qui est la condition de son existence et qui lui confère sa légitimité : imposer l’ordre à Calais -par la force, cela va sans dire. Faire la chasse aux « migrants » donc. Comme en témoignent les demandes répétées d’intervention de l’armée de la part du président de région, l’arrivée d’un véhicule blindé à roues de la gendarmerie utilisé dans les cas extrêmes pour mater des rassemblements hostiles de grande envergure (comme ce fût le cas en novembre 2005 quand une partie du territoire s’est embrasée pendant plusieurs semaines), ou encore l’envoi massif de grenades lacrymogènes au sein même du camp avec pour cible l’ensemble de ses habitants sans discrimination aucune.

Dans cette optique, l’ouverture d’un camp au cœur même de « la jungle » est l’épine dorsale de ce projet gouvernemental, projet terrifiant pour toute personne pas encore sourde aux souffrances humaines, pas encore insensible face à la froide négation de l’existence d’individus au nom d’intérêts supérieurs, et profondément convaincue de l’impossibilité pour chacun de vivre libre dans un monde fondé sur l’autorité. C’est depuis le lundi 11 janvier donc, que ce camp est désormais fonctionnel. 125 containers préfabriqués de 12 mètres de longs. L’un sur l’autre. 6 lits superposés par container. 12 places par container. 2,33m² par personne. Ni douche ni cuisine. 1500 places au total. Camp grillagé. Équipé de caméras de vidéosurveillance. Contrôle biométrique à l’entrée. Après 2 mois de propagande dans « la jungle » seules 114 personnes dites « volontaires » (il est évident que ce n’est pas la volonté qui préside à un tel choix mais bien la nécessité de survivre et ses calculs qui y accule) ont accepté de s’y rendre une fois les travaux terminés. Voilà donc ce qui s’annonce pour les temps à venir : internement dans le camp sur fond de chantage pour une partie des migrants de la jungle avec identification et enregistrement obligatoires, et déplacement forcé pour les autres (les employés de l’association La Vie Active qui gère le camp aidée par le Secours Catholique, Salam, l’Auberge des migrants et Act’Aid ont déjà commencé à convaincre de dégager 500 habitants de « la jungle »), envoi en centre de rétention et/ou expulsion pour une partie d’entre eux. Car puisque l’objectif de l’État est de prendre le contrôle total de la zone, de prendre autant que possible dans ses filets chacun de ses habitants présents et à venir (filets dont la police, les administrations comme l’OFPRA, et les associations humanitaires constituent tour à tour les différentes mailles) et de fermer totalement la frontière avec l’Angleterre, cela passe par la destruction de « la jungle », cet espace où se débrouiller pour survivre et s’organiser ensemble de manière autonome est encore possible.

Une bonne nouvelle nous parvient au moment même où nous écrivons ces lignes. Une bonne nouvelle pour chaque personne qui souhaite la destruction des frontières, et qui rappelle qu’il est toujours possible d’agir. La nuit du 15 au 16 janvier deux véhicules de chantier ont été incendiés à proximité du camp. Engins qui appartenaient à la société Sogéa qui a effectué l’installation des containers. Une bonne nouvelle qui dit aussi : qui veut lutter peut s’en donner les moyens. A Calais comme ailleurs.

Les entreprises qui collaborent à ce projet en se partageant les 20 millions d’euros du gâteau (aménagement, fonctionnement) sont notamment :

Logistic Solution : fournisseur des conteneurs La PME Logistic Solution est déjà un partenaire régulier des militaires, puisqu’elle fournit par exemple les containers du chantier sur Mururoa en association avec Sodexo Defense Services (contrat à 30 millions d’euros), et l’avait fait pour le ministère français de la Défense lors de l’exercice de certification de 5000 militaires de l’OTAN Steady fast Jazz, en Pologne (novembre 2013). C’est aussi un fournisseur de l’armée égyptienne.
Logistic Solution a commencé à livrer ses containers à Calais le 7 décembre 2015, pour une ouverture du camp prévue au mois de janvier. Elle livrait 21 containers par jour la première semaine de l’année.

ATMG : surveillance du site pendant les travaux. Habitués de la surveillance des chantiers Eiffage, Bouygues, etc.

Biro Sécurité : Dispositif biométrique du camp & surveillance du centre d’accueil de jour Jules-Ferry et de la zone « tampon » depuis mars 2015 (30 agents de sécurité et maîtres-chiens recrutés)
« C’est un marché très important pour la société, assure le Calaisien. Et qui crée de l’emploi ». Avec le nouveau camp pour 1 500 réfugiés, Biro compte recruter six nouveaux agents. L’entreprise fournit aussi à La Vie Active le dispositif d’accès biométrique sécurisé au camp humanitaire de 1 500 migrants. (La Voix du Nord, 15/12/2015)
Par ailleurs, Biro Sécurité s’enrichit de tous côtés en montant pour des transporteurs des « parkings sécurisés » en aval près de la rocade de Calais pour empêcher les migrants de monter dans les camions, et en amont comme sur l’aire d’autoroute de Saint-Laurent à Steenvoorde (Belgique, à 70 km de Calais).

Association La Vie Active : gestionnaire du camp (choisie en ocobre 2015, elle était candidate en concurrence avec La Croix rouge sur ce marché) La vie active, grosse « association d’utilité publique », gère plus de 70 établissements et sites, « dans les secteurs de la Petite enfance (crèche d’entreprises, CAMSP), l’Enfance (IEM, IME, ITEP, SESSAD), le Social (MECS, clubs de prévention, service tutélaire, CHRS, PAEJ) les Adultes handicapés (foyers de vie, SAJ, SAVS), les Personnes âgées (EHPAD, SSIAD), la Formation ».

D’autre part les hôtels Première Classe, Kyriad et Campanile de Loon Plage qui ont loué jusqu’à 180 chambres aux CRS depuis octobre, et les hôtels Quality Hôtel, Première Classe et Campanile de Armbouts-Cappel qui louent plusieurs dizaines de chambres aux CRS depuis juillet.

[Extrait de Paris sous tension, journal anarchiste sur Paris et au-delà, n°5, janvier 2016.]

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